Yves Nat : un musicien de légende

Publié le par P'titPhilou

Yves Nat : un musicien de légende

 

Tout pour la musique, rien pour le piano, telle est la devise de ce musicien, né à Béziers en 1890 (†1956)

Issu d'un milieu modeste, ses parents, en particulier son père mélomane, n'hésitèrent pas à lui donner une éducation musicale de qualité. Yves Nat se révéla être un enfant prodige, à l'instar de Mozart, Liszt ou Saint-Saëns : à sept ans, il connaissait déjà par coeur les 48 préludes et fugues du Clavier Bien Tempéré de J.S. Bach ! (ceux qui ont étudié le piano comprendront aisément le tour de force que cela peut représenter). Comme ses illustres prédécesseurs, il compose dès son plus jeune âge (notamment une Fantaisie pour Orchestre vers l'âge de dix ans), se produit en concert dès l'âge de huit ans. Lors d'un concert à Béziers, Camille Saint-Saëns et Gabriel Fauré, alors directeur du Conservatoire de Paris, remarquèrent le pianiste et surtout le compositeur à la précocité exceptionnelle. Direction Paris et son Conservatoire, où il obtient en 1907 un premier prix de piano dans la classe de Louis Diémer, virtuose au renom international, qui forma entre autres illustres pianistes Alfred Cortot, Robert Casadesus, Lazare Lévy, Edouard Risler, etc.

 

Sa carrière de pianiste commença en 1908 sous les meilleurs auspices, lorsque Claude Debussy l'invite à l'accompagner en tournée en Grande-Bretagne. Le succès ne se démentit plus jusqu'en 1934, l'année où Nat mit fin à sa brillante et nomade carrière de concertiste. Il fit maintes fois le tour du monde allant de Londres à New York en passant par le Canada, l'Argentine, l'Egypte ou le Maroc. Cette force de la nature, au jeu puissant, enflammé tout en étant moderne par son respect scrupuleux du texte (à l'opposé des libertés romantiques à la mode d'un Alfred Cortot), souffrait depuis de nombreuses années de la solitude de cette vie passée par monts et par vaux, souvent loin de ses proches et d'un trac grandissant, à la hauteur de son exigence d'absolue perfection artistique. Ses Notes & carnets (1) témoignent de la mélancolie de cet artiste qui ne voit que trop rarement ses proches, en particulier ses enfants. Mais on y découvre avant tout un poète à la plume élégante, profondément humaine et tendre, ainsi qu'un théoricien engagé dans l'approche raisonnée et rigoureuse du clavier et de la musique.

 

Tendresse et élégance caractérisent aussi son jeu : interprète réputé de Debussy et de Fauré, comme des grands compositeurs romantiques Chopin et Liszt, son goût le porte très tôt vers Beethoven, Schubert, Brahms et surtout vers Schumann. Dans l'entre-deux-guerres, interpréter en France les oeuvres de ces trois compositeurs allemands s'avére particulièrement osé ! Mais il permit à de nombreux mélomanes français de (re)découvrir ce répertoire allemand. Même en Allemagne, son nom était reconnu par ses plus éminents confrères, à l'instar d'Arthur Schnabel et de Wilhelm Kempff. Il était l'exact pendant de Walter Gieseking, pianiste allemand dont les interprétations de Debussy sont légendaires.

 

Sa vie prend un tournant décisif quand le Conservatoire de Paris lui offre un poste de professeur. Il put enfin goûter au bonheur d'une vie sédentaire partagée avec son ancienne élève Elise, sa seconde femme. Le livre de Mona Reverchon (2), construit autour de conversations avec Claire Aubert, ancienne élève d'Yves Nat, éclaire cette période relativement heureuse de sa vie. Il fut un pédagogue novateur, un exemple pour toute une génération de musiciens, qui louèrent sa rigueur et son inventivité.

Il n'eut malheureusement pas le loisir de se consacrer à plein temps à sa véritable et profonde nature de compositeur, accaparé par son métier d'enseignant. En outre, son haut degré d'exigence vis à vis de l'Art le conduit le plus souvent à s'autocensurer. Il parvient à écrire des mélodies (années 20 essentiellement), des pièces pour piano, dont Pour un petit Moujik (1915). Son oeuvre majeure fut un immense poème symphonique intitulé l'Enfer, créé en 1940, qui n'a malheureusement pas été enregistré. Reste un fort intéressant Concerto pour piano et orchestre, créé en 1954 (3), projet qui a mis dix ans à se concrétiser, mais n'est peut-être pas pour rien dans la guérison quasi miraculeuse de son cancer.

 

Dans les années 50, le label les Discophiles Français entreprirent de graver l'Art de certains grands pianistes français (Marcelle Meyer, etc.). Yves Nat se donne quinze jours pour rafraîchir sa technique puis se lance, pendant deux ans, dans l'enregistrement des sonates de Beethoven, des oeuvres de Schumann, et quelques pièces de Brahms, Schubert et Chopin. Le résultat est bouleversant de spontanéité et d'accomplissement artistique. La vision de Nat conjugue à merveille puissance, souplesse, poésie et raffinement. Un monument de l'Histoire du disque.

Il revient à la scène lors d'un concert devenu légendaire, au profit des Enfants Bleus, le 31 août 1953 (4). On y retrouve ses deux compositeurs préférés, en particulier Schumann qu'il enflamme et distille au plus profond de nos coeurs, pour notre plus grand bonheur.

 

Plus de cinquante ans après, son Art indémodable reste insurpassé, rejoint seulement par quelques élus (souvent admirateurs) tels (liste non exhaustive) Sviatoslav Richter, Sergio Fiorentino, Friedrich Gulda, Martha Argerich, Alfred Brendel, Grigory Sokolov...

 

 

 

Je vous souhaite d'agréables lectures et surtout autant de plaisir que j'ai éprouvé à l'écoute de ce génial musicien.

 

 

1.        Notes & carnets, Alban Editions, Paris 2006 (16/17 €)

 

2.        Yves Nat un musicien de légende de Mona Reverchon, Le Bord de l'eau Editions, Paris 2006 (18 €)

 

3.        Yves Nat, Ses Enregistrements 1930-1956, Coffret du 50ème anniversaire (15 CD), EMI (env, 55 €)

 

4.        Concert du 31/8/1953 au Théâtre du Châtelet, Urania (env. 13 €)

 

 

Publié dans Musiques au coeur

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