Nocturnes

Publié le par P'titPhilou

A l'heure où toute la famille s'est endormie et que Morphée ne m'a pas encore emporté, je savoure le fond d'un excellent Monbazillac Les Pins 2005 du domaine Tirecul La Gravière, à la couleur dorée semblable aux beaux couchers de soleil sur l'Atlantique, aux saveurs d'abricot frais et d'épices douces : une liqueur automnale qui réjouit le coeur et l'esprit. L'accord musical, qui m'est venu de suite à l'esprit, répond au titre que j'ai choisi : quelques nocturnes de Chopin interprétés par Sviatoslav Richter dans la dernière parution du label russe MELODIA, extraits issus de concerts donnés entre 1967 et 1976 au Conservatoire de Moscou. Bien sûr, Richter y interprète d'autres oeuvres de Chopin - en particulier une superbe Polonaise-Fantaisie opus 61, malgré quelques duretés dues à un piano de l'ère soviétique, et une Etude opus 10 n°4, fulgurante ! - ; cependant, les Nocturnes opus 15 constituent l'un des sommets de l'ensemble de la discographie de Richter, et en conséquence de ces Nocturnes.

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Les tempi "lents" sont réellement lents chez Richter, mais il réussit toujours à les habiter par la concentration de son jeu et la construction du son qu'il parvient à façonner comme un Maître d'Art. Ses tempi étaient pensés clairement et construits à des fins dramaturgiques, jamais de façon ostentatoire, toujours dans un objectif d'expression artistique. A l'instar de la section centrale du nocturne opus 15 n°1, ses fulgurances semblent hors de portée de tout autre pianiste, hormis peut-être de  Martha Argerich. Il faut écouter le premier mouvement de la dernière sonate D960 de Frantz Schubert (Praga) pour comprendre toute la portée du geste et du génie de Richter.

Ce n'était pas un "simple" pianiste, car la liberté et l'esprit de recréation, qui ont fait le succès de ce géant du piano, se sont construits sur des moyens extraordinaires - écoutez les traits virtuoses de la Polonaise-Fantaisie, de l'étude opus 10 n°4 (Melodia) ou la Hammerklavier de Beethoven (Praga) -, doublés d'une éthique et d'une exigence portant très haut le sens de l'Art dans la vie humaine. Sa vie est un roman, très bien synthétisée et repensée à travers les documents réunis par Bruno Monsaingeon.

Ce qui reste  fascinant chez cet artiste majeur du siècle passé, et ce qui construit encore le mythe "Richter" pour ma part, c'est cette prise de risque apparemment sans filet, mais ô combien maîtrisée, qui règne dans pratiquement tous ses enregistrements de concerts. Il possède la discographie la plus étendue, comprenant pour la plupart des enregistrements de concert. Pour autant, on ne perçoit aucunement un quelconque conformisme ou tentation de céder aux sirènes du Star System, bien au contraire. Il a su se bâtir une carrière devenue légendaire sans faire la moindre concession à sa liberté d'artiste. Son jeu est à son image, un météore libre d'aller où son inspiration et son génie le guident.

Bien sûr, dans les pièces les plus connues du répertoire, on entend parfois un peu moins le compositeur par rapport à d'autres interprétations - quel contraste avec les interprétations non moins légendaires de Chopin par Artur Rubinstein ! - et un peu plus Richter, ce que des "puristes" pourraient regretter. Mais, quel feu toujours ! Quel charisme ! qu'il est bon de pouvoir reconnaître la "patte" de cet immense pianiste dès les premières notes quand on nous sert à loisir des versions de plus en plus standardisées que ce soit de Chopin ou de bien d'autres pièces majeures du répertoire.

Parmi la pléthore d'enregistrements plus ou moins officiels, s'il ne fallait retenir qu'un seul témoignage de Sviatoslav Richter, je choisirais sans hésiter le document publié par la radio autrichienne (Orfeo) qui rassemble des piécettes de Beethoven, quelques valses rarement jouées par Richter, une très belle Barcarolle, et surtout la plus belle version de la Suite Bergamasque de Debussy que je connaisse. Richter s'y montre sous son meilleur jour, en grande forme du début à la fin du concert, pratiquement sans "fausses" notes, ce qui est une gageure quand on connaît son engagement et les risques qu'il prend.

 

Pour revenir à l'aspect nocturne de ce "moment" du blog, à la veille de l'émission de la Tribune des Critiques sur France Musique consacrée à quatre nocturnes de Chopin, j'ai découvert ces Nocturnes dans l'interprétation dramatique et renouvelée de Claudio Arrau. Je lui reste fidèle car c'est elle qui est allée le plus loin dans la construction psychologique et la graduation des nuances sonores et dynamiques ainsi que dans celle de l'agencement des couleurs harmoniques et modales.

Samson François fut mon second amour dans Chopin, perdu de vue parfois mais retrouvé toujours avec grand plaisir, une sensibilité à fleur de peau, piano imparfait techniquement mais qui va si loin dans l'émotion.

Rubinstein pour l'évidence, le raffinement du touché. Dans les versions isolées, je reviens toujours au treizième nocturne opus 48 n°1 - peut-être mon préféré - par Martha Argerich et par Friedrich Gulda : deux versions qui se répondent à près de vingt ans de distance : le même engagement, la même vision romantique et classique à la fois. Et Richter bien sûr, Cortot aussi - et Vlado Perlemutter ! -, car on ne peut faire l'impasse sur ce piano inspiré, si loin de la standardisation et de la superficialité - Lang Lang ! - moderne. Une antidote probable est le piano inspiré de Nelson Freire, car résonne en lui les feux du Maître Gulda et de sa grande amie Martita.

Vivement demain pour connaître les versions retenues par François Hudry et celle qui, peut-être, sera choisie comme la "référence".

 

Bonne nuit

Phil

 

Publié dans Musiques au coeur

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