Les derniers Klavierstücke de Brahms

Publié le

Longtemps, depuis que je m'intéresse de près au piano et à l'art des pianistes, les dernières pièces de piano de Johannes Brahms me hantent. Leur romantisme achevé, leur construction à la fois classique et complexe, dotée d'une richesse harmonique très originale - et pour tout dire, géniale - me firent pénétrer au sein d'un monde sonore qui m'est immédiament apparu naturel,voire familier. Je suis amoureux de ces oeuvres profondément mélancoliques, parfois tristes - cependant moins que leur réputation ne laisse croire -, qui sont pour certaines accessibles à un niveau technique "moyen", à portée du modeste pianiste amateur que je suis.

La poésie, la douceur que distillent ces pièces - Klavier-Stücke - créent une sensation d'apesanteur, de solitude, dans laquelle il est bon parfois de s'abandonner, pour mieux s'échapper des contingences quotidiennes.

La première pièce que j'ai travaillée fut un défit, un pari un peu fou que je m'étais fixé lors de l'année du bac, après cinq années laborieuses d'apprentissage ; six mois pour parvenir à jouer à peu près correctement l'Intermezzo n°6 opus 118, à savoir jouer toutes les notes à un tempo honorable. Une gageure pour cette oeuvre si délicate à jouer en public, au thème envoûtant par sa simplicité et sa noirceur, porté par une écriture en trois parties A-B-A', où la partie centrale conduit une révolte d'avance résignée. Oeuvre nécessitant une concentration et une capacité d'introspection si forte que l'auditeur peut aisément être rebuté par l'austérité sombre qui s'en dégage, ascèse lumineuse pour un piano qui se doit de chanter "verticalement".

J'ai découvert les oeuvres pour piano de Brahms, comme beaucoup, par l'enregistrement de Julius Katchen réalisée dans les années soixantes pour DECCA. L'émission de François Hudry, "La tribune des critiques de disques", a montré dernièrement toute la modernité, l'achèvement et le génie de ce pianiste dans les quatre pièces de l'opus 119, dernier opus consacré au piano seul. Il y a un peu plus de quinze ans, cette émission, ou plutôt sa devancière, avait mis en lumière l'enregistrement de Radu Lupu dans les pièces opus 118 : quand le piano fait oublier ses marteaux pour devenir musique pure, cela conduit à la plus douce des poésies. Un miracle !

D'autres enregistrements ont jalonné ma relation amoureuse à ces derniers opus, 116 à 119 : Kempff (opus 118 en particulier), miracle de poésie et de beauté sonore (malgré l'enregistrement mono de qualité moyenne), Ciccolini, intègre et inspiré comme toujours, une révélation et une interprétation à conseiller pour la première écoute, puis dernièrement, la version sophistiquée de Nicolas Angelich, d'une belle qualité sonore, en particulier dans l'opus 117. Que de regrets de n'avoir que quelques pièces isolées sous les doigts d'acier de Sviatoslav Richter : l'opus 118 n°6 ouvre une brèche vers l'autre monde. Je connus une sensation similaire avec la seconde Rhapsodie opus 79 interprétée par la jeune Martha Argerich. Et l'opus 116 n°6 par Stephen Bichop Kovacevich.

Longtemps, ces dernières pièces pour piano de Brahms m'accompagneront et me consoleront de n'être que moi.

 

Philippe

 

Publié dans Musiques au coeur

Commenter cet article